Les liens invisibles du monde moderne : Le concept d’assemblage en sociologie et ses usages
Dans le monde actuel, qui évolue rapidement, il ne suffit plus de considérer les structures sociales comme de simples “systèmes fixes” à l’ancienne. Imaginez un instant une place métropolitaine bondée : Un homme d’affaires qui suit les données boursières sur son téléphone, un véhicule à conduite autonome, une statue historique sur la place, le vent qui souffle à ce moment-là et les caméras de sécurité numériques de la municipalité… Ils sont tous réunis à ce moment-là, sur cette place. Cependant, cette unité n’est pas une structure permanente, mais une “combinaison” qui peut changer, se désintégrer ou se transformer à tout moment.
Afin d’expliquer ces situations complexes et dynamiques, les chercheurs en sciences sociales développent une nouvelle perspective à travers le concept d’assemblage. George E. Marcus et Erkan Saka en 2006 Théorie, culture et société journal de l’Université de Californie, Berkeley, révèlent comment ce concept en est venu à jouer un rôle de “sauveur” dans la recherche moderne.
Qu’est-ce que l’assemblage ? Le voyage d’un concept de l’art à la sociologie
Le concept d’assemblage est issu du monde de l’art. 20. Les peintres cubistes ou les sculpteurs futuristes du début du siècle assemblaient des objets sans rapport les uns avec les autres (coupures de journaux, morceaux de métal, de bois) pour former un nouvel ensemble. Empruntant cette démarche esthétique, la théorie sociale s’est aperçue que les événements sociaux sont en fait de nature “patchwork” (bricolage).
Dans le langage académique, l’assemblage fait référence à des ensembles temporaires formés par des éléments hétérogènes (personnes, idées, objets, technologies) réunis sur une période donnée, mais susceptibles d’être modifiés à tout moment. Pour comprendre ce concept, il faut le comparer au concept traditionnel de “bâtiment”. Un bâtiment est une “structure” ; ses briques sont fixes et leur emplacement est fixe. Alors qu’un “festival” est un exemple d’assemblage. Les gens viennent, les tentes sont montées, la musique joue, les signaux numériques volent dans l’air, et lorsque l’événement est terminé, tout est dispersé. Mais pendant ces quelques jours, le festival est une réalité cohérente en soi.
Les piliers de base du concept d’assemblage
Pour comprendre cette approche théorique, il est nécessaire de connaître trois caractéristiques de base :
- Hétérogénéité (diversité) : Il n’y a pas que des personnes dans un ensemble. Une règle de droit, un algorithme informatique et une émotion humaine peuvent faire partie du même ensemble.
- Émergence : La somme des parties produit un résultat différent des parties elles-mêmes. Tout comme l’hydrogène et l’oxygène se combinent pour former de l’eau, qui est une substance complètement différente, lorsque des éléments sociaux se rencontrent, ils créent de nouvelles situations imprévisibles.
- Éphémère et fluidité : ces organisations ne sont pas éternelles. Elles servent un objectif spécifique, existent pendant un certain temps, puis se dissolvent ou se transforment.
L’héritage de Deleuze et Guattari : La société de la mécanisation
Les penseurs français Gilles Deleuze et Félix Guattari sont sans doute à l’origine de la popularité actuelle du concept d’assemblage. Pour eux, la société n’est pas un organisme statique mais une “machine”. Toutefois, il ne s’agit pas d’une machine métallique, mais d’un “appareil” dans lequel s’articulent des désirs et des techniques.
Comme le soulignent Marcus et Saka, l’assemblage est pour Deleuze un concept “topologique”. Ces structures sont formées par l’intersection de deux systèmes ouverts sous l’influence d’une force extérieure. Des théoriciens comme Manuel De Landa développent cette idée et affirment que les assemblages sont composés de parties et que ces parties ont une unité propre. En d’autres termes, même si vous faites partie d’un réseau, vous restez vous-même lorsque vous quittez ce réseau ; mais lorsque vous êtes à l’intérieur du réseau, vous faites partie de “quelque chose d’autre”.
Note technique : L’assemblage ne contient pas d'”essence”, il n’est qu’un terrain où se produisent des différences et, à cet égard, il constitue un défi à la recherche de “stabilité” de la théorie sociale classique.
De l’anthropologie à la technologie : Quatre histoires d’assemblage différentes
Les discussions théoriques peuvent parfois rester en suspens. Marcus et Saka présentent le travail de quatre chercheurs différents sous forme d’études de cas afin de comprendre comment ce concept est mis en œuvre sur le terrain. Regardons ces histoires à travers les yeux d’un chercheur.
Le nouveau visage du laboratoire : Paul Rabinow et “Anthropos aujourd’hui”
Lorsque l’anthropologue Paul Rabinow est entré dans des laboratoires pour étudier les processus scientifiques modernes, il a remarqué quelque chose d’étrange. La science ne se faisait plus seulement au microscope ; elle impliquait des budgets considérables, des règles éthiques, des logiciels informatiques et des collaborations à l’échelle mondiale. Rabinow s’est rendu compte que les concepts existants étaient insuffisants pour décrire cette complexité.
Pour lui, l’assemblage décrit le terrain “glissant” entre les grands problèmes sociaux (problématisations) et les institutions établies. Par exemple, un développement en biotechnologie mobilise à la fois les capacités techniques d’un laboratoire, les lois de l’État et les valeurs éthiques de la société. Cette combinaison est un exemple de concept d’assemblage qui est si “volatile” qu’il peut disparaître dans des décennies, mais suffisamment puissant pour changer le monde dans l’instant.
Flux mondiaux et collisions locales : Ong et Collier
Lorsque vous évoquez la “mondialisation”, pensez-vous à une force gigantesque et irrépressible qui se répand partout ? Dans Global Assemblages, Aihwa Ong et Stephen Collier remettent en question cette perspective. Selon eux, le “global” n’évolue pas dans le vide. Lorsqu’un système financier mondial ou une norme technologique frappe un territoire local particulier (par exemple, un village ou une usine), ce qui émerge n’est ni totalement mondial ni totalement local.
En utilisant le concept d'”assemblage global”, ils décrivent comment les techniques, les valeurs éthiques et les décisions politiques forment des associations instables mais fonctionnelles. L’assemblage représente ici l’ordre temporaire dans le chaos.
Anatomie des émotions : Kathleen Stewart
La sociologie, ce n’est pas seulement des chiffres et des lois, c’est aussi des sentiments. Kathleen Stewart utilise le concept d’assemblage pour retracer les émotions. En analysant la vie des gens ordinaires aux États-Unis, elle définit l’humeur momentanée créée par un bulletin d’information à la télévision, l’argent qui s’amenuise dans le portefeuille et la tasse de café du matin comme un “assemblage sensoriel”.
Ici, plutôt qu’un outil d’analyse, l’assemblage est un état de performance qui reflète l’intensité et la texture de la vie. Lorsque le chercheur assemble les pièces, ce qu’il découvre n’est pas la “société” mais l'”énergie vitale” du moment.
Homme ou machine ? N. Katherine Hayles et l’assemblage cognitif
La théoricienne de la littérature et de la technologie Katherine Hayles examine le processus de mécanisation de l’homme à travers les récits de science-fiction de Stanislaw Lem. Selon Katherine Hayles, nos esprits ne se trouvent plus seulement à l’intérieur de nos crânes. Les smartphones, les systèmes de stockage en nuage et les connexions flexibles que nous établissons avec les algorithmes sont des “assemblages cognitifs”.
Lorsque vous utilisez la carte de votre téléphone pour donner des indications à quelqu’un, votre cerveau et le système GPS du téléphone créent un assemblage instantané. Dans cet assemblage, la distinction entre “humain” et “machine” est secondaire ; ce qui importe, c’est la nouvelle capacité de “connaissance” qui émerge.
“Condition nerveuse” lors de l’analyse
Utiliser le concept d’assemblage revient à marcher sur une corde raide. Marcus et Saka affirment que les chercheurs qui travaillent avec ce concept sont dans une sorte de “tension nerveuse”. Pourquoi ?
D’une part, vous essayez de décrire une structure et, d’autre part, vous devez souligner à quel point cette structure est instable et éphémère. Si vous poussez le concept d’assemblage trop loin et que vous essayez de le mettre dans un moule fixe, il perd sa caractéristique “vivante” et devient une “métaphore morte”. C’est pourquoi les chercheurs doivent toujours décrire un état de “devenir”.
Pourquoi tout est aujourd’hui un “assemblage” ?
En conclusion, l’assemblage est un outil stratégique qui combine l’esthétique de l’art, la profondeur de la philosophie et les compétences analytiques des sciences sociales. Le monde moderne ne se déplace plus en “blocs” mais en “connexions”. De la crise climatique à l’intelligence artificielle, des vagues migratoires à l’économie numérique, tout est formé par l’assemblage de parties hétérogènes.
L’article de Marcus et Saka nous rappelle que le monde ressemble davantage à un ensemble de nuages en constante évolution qu’à un puzzle. Grâce au concept d’assemblage, nous pouvons voir les motifs de ce nuage, mais nous savons aussi qu’il peut se dissiper à tout moment.
Alors, pensez-vous que l’interaction instantanée entre un algorithme et votre intérêt sur les plateformes de médias sociaux n’est qu’un mouvement “communautaire” ou un gigantesque assemblage numérique qui prendra demain une forme complètement différente ?
Résumé technique et concepts clés
| Durée | Définition et importance |
| Assemblage | Combinaison temporaire et dynamique de différents types d’éléments. |
| Structure hétérogène | La coexistence de personnes, d’objets, de technologies et de discours. |
| Déterritorialisation | Le processus de dissolution d’un ensemble et la dispersion de ses parties dans d’autres lieux. |
| Sensibilité moderniste | Méthode d’analyse qui accepte le changement, la rapidité et l’incertitude. |
